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Sur les traces d’Albert Einstein à De Haan

Avant de quitter définitivement l’Europe pour les États-Unis en septembre 1933, Albert Einstein a vécu près de six mois à De Haan. Le célèbre physicien juif a passé son dernier été en Europe, sur la côte belge. « À la recherche du temps perdu » d’Albert Einstein à De Haan.

 Photos Erfgoedcel De Haan

« L’imagination est plus importante que la connaissance » : telle est l’inscription que l’on peut lire sur le livre ouvert qu’Albert Einstein tient dans ses mains, assis sur son banc de la Normandiëlaan. Ou plutôt son effigie en bronze. À De Haan, la mémoire de son illustre visiteur reste très présente. Et c’est avec cette même imagination que nous partons aujourd’hui sur les traces de cet esprit visionnaire.

Gravure d’Albert Einstein réalisée par le peintre Alfons Blomme, qui résidait à De Haan.

Lorsque Albert Einstein arrive à De Haan avec son épouse Elsa, le couple a déjà derrière lui un long voyage. Le 28 mars 1933, ils débarquent à Anvers à bord du SS Belgenland. Pendant la traversée, Einstein apprend que sa maison située dans la Haberlandstrasse à Berlin a été perquisitionnée par les nazis. Ses comptes bancaires ont été saisis et plusieurs objets ainsi que des documents précieux ont été confisqués. Adolf Hitler vient à peine d’accéder au pouvoir, mais les conséquences de ce changement politique se font déjà sentir. Sur la route vers la Belgique, Einstein prend une décision radicale : il ne retournera plus en Allemagne. Durant la traversée, il démissionne de son poste à l’Académie prussienne des sciences. Une décision qu’il rend publique dès son arrivée à Anvers, lors d’une conférence de presse organisée à l’hôtel Century.

Albert Einstein n’est déjà plus un inconnu en Belgique. Il entretient des liens étroits avec la famille royale belge, et partage notamment avec la reine Élisabeth un intérêt commun pour la musique et la culture. C’est en grande partie grâce à cette relation qu’il peut séjourner en Belgique et y bénéficier d’une certaine protection. Le couple séjourne d’abord quelques jours au domaine de Cantecroy à Mortsel, où il trouve refuge auprès du pathologiste et professeur Arthur De Groodt. C’est d’ailleurs grâce à Madame De Groodt que De Haan s’impose comme lieu de séjour prolongé. Depuis Anvers, Einstein rejoint Ostende en train avant d’emprunter le tramway côtier jusqu’à De Haan. L’emblématique petite gare du tram de De Haan existe toujours aujourd’hui et a conservé son caractère d’origine, même si ses environs ont profondément changé au fil du temps.

Nous empruntons l’avenue Léopold en direction du parc La Potinière, puis tournons à gauche dans l’avenue Jean d’Ardenne avant de rejoindre, à droite, l’avenue Shakespeare. C’est là que se trouve la Villa Savoyarde, située dans le quartier paisible de la Concession à De Haan. Cette résidence belge d’Einstein est relativement modeste, fidèle aux principes architecturaux qui caractérisent le quartier. La station balnéaire elle-même possède une histoire assez récente. Son développement a véritablement commencé sous l’impulsion de Léopold II, propriétaire de plus d’une centaine d’hectares de dunes dans la région. Ces terrains ont été concédés à une société privée afin d’y développer une nouvelle station balnéaire. Le projet urbanistique a été fortement influencé par l’architecte allemand Josef Stübben, qui défendait une approche organique de l’aménagement : des avenues sinueuses, beaucoup d’espaces verts et une intégration harmonieuse dans le paysage. C’est ainsi qu’est né le quartier de la Concession, qui a conservé jusqu’à aujourd’hui une grande partie de son charme Belle Époque. Les noms des rues rendent hommage à la famille royale ainsi qu’à des écrivains et musiciens. Quant au nom « Le Coq-sur-Mer » ou « De Haan-aan-Zee », il serait lié à une ancienne légende. Lors d’une violente tempête, un navire aurait fait naufrage au large de la côte. Désorientés par un épais brouillard, les passagers auraient finalement retrouvé leur chemin grâce au chant d’un coq. L’équipage aurait survécu, mais le coq, épuisé, n’aurait pas survécu à l’épreuve.

“L’imagination est plus importante que la connaissance.”

Aujourd’hui encore, il est facile d’imaginer Einstein à De Haan. On l’imagine aisément à la Villa Savoyarde, installé au rez-de-chaussée, côté avenue Shakespeare, occupé à écrire. Ou encore en promenade, fidèle à ses éternelles sandales, arpentant les avenues du quartier, les dunes ou la plage. Pour rejoindre la mer, il lui suffisait de quitter sa maison, de traverser le rond-point, de suivre l’avenue Dürer et de franchir la Koninklijke Baan. Einstein avait d’ailleurs l’habitude de marcher sur la plage la nuit, au grand désespoir des policiers chargés d’assurer la sécurité de leur célèbre protégé. En suivant ses traces, nous parcourons quelque cinq cents pas depuis sa villa jusqu’à la terrasse du Grand Hôtel Bellevue. Einstein y avait sa place attitrée, sous les auvents, où il aimait travailler ou lire. Il y savourait régulièrement une tasse de café accompagnée d’une part de gâteau.

Quiconque suit aujourd’hui les traces d’Einstein à De Haan ne parcourt pas seulement un itinéraire à travers la ville ; il revisite également une période charnière de l’histoire européenne. L’été 1933 sera le dernier qu’Einstein passera sur le continent européen, dans un contexte qui marquera profondément sa vie personnelle autant que l’évolution géopolitique de l’époque. Malgré ces circonstances, son séjour se déroule de manière relativement paisible et organisée. Einstein reste actif et participe à la vie sociale et intellectuelle de De Haan et de ses environs. Le 3 août 1933, il est invité par Anatole de Monzie, alors ministre français de l’Éducation, au « Cœur Volant », qui était à l’époque le seul restaurant deux étoiles de De Haan. Au menu : melon glacé, sole meunière, poulet grillé et crêpes Suzette, comme le rapporte Rosine De Dijn dans son ouvrage Einstein & Elisabeth (Overamstel Uitgevers, 2015). Dans le jardin du restaurant, à proximité de l’endroit où se trouve aujourd’hui sa statue de bronze, Einstein rencontre plusieurs personnalités marquantes de son époque. Parmi elles figurent les peintres James Ensor et Alfons Blomme, l’écrivain Aldous Huxley ainsi que le professeur Georges Lemaître. Ces rencontres témoignent du rôle que jouait alors De Haan comme lieu de rencontre entre artistes, intellectuels et scientifiques. Aujourd’hui, le restaurant a disparu, mais le bâtiment — devenu un immeuble d’appartements de style anglo-normand — respire encore l’atmosphère de cette époque. On y accède en empruntant l’avenue de Normandie depuis le parc central de La Potinière jusqu’à la petite place située à l’angle de l’avenue Princesse Astrid.

La Villa Savoyarde, résidence d’Albert Einstein à De Haan.

L’attrait de De Haan ne se limitait pas à Einstein. Dans les décennies qui ont précédé son séjour, des personnalités telles que Maurice Maeterlinck ou Stefan Zweig y avaient déjà trouvé refuge ou inspiration. Zweig y séjourna jusqu’à la veille du déclenchement de la Première Guerre mondiale et évoquera plus tard, dans son œuvre, cette Europe cosmopolite qui semblait encore exister à cette époque. Sa vision d’une coexistence harmonieuse entre différentes nationalités contraste fortement avec la réalité de 1933, où cette même Europe se retrouve une nouvelle fois confrontée aux tensions et aux divisions. Dans son ouvrage majeur Le Monde d’hier, il décrit l’insouciance de cet été 1914 à De Haan comme un véritable anachronisme : « Les vacanciers étaient allongés sur la plage sous leurs parasols colorés ou se baignaient dans la mer, les enfants faisaient voler des cerfs-volants, devant les cafés, des jeunes dansaient sur la digue. Toutes les nationalités imaginables cohabitaient paisiblement… »

“Toutes les nationalités imaginables cohabitaient paisiblement…”

Comme pour Stefan Zweig, l’été passé à De Haan marquera un tournant dans la vie d’Albert Einstein et de son épouse. En septembre 1933, le couple quitte définitivement De Haan et l’Europe. Après un passage par l’Angleterre, ils rejoignent les États-Unis pour s’installer durablement à Princeton. Albert Einstein y décédera le 18 avril 1955. Son départ d’Europe représente bien plus qu’un changement personnel : il symbolise également le vaste mouvement d’exil intellectuel qui marqua les années 1930, à l’approche d’un nouveau conflit mondial. Aujourd’hui encore, les photographies jaunies du scientifique à De Haan laissent le promeneur songeur.

Albert Einstein et Elsa devant la Villa Savoyarde. © Franskin

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