Du 1er au 30 novembre 2026, la 7e édition de « Lisez-vous le belge ? » remettra les auteurs, autrices et maisons d’édition francophones de Belgique sur le devant de la scène, en Wallonie comme à Bruxelles. L’occasion surtout de regarder derrière la couverture : recul du papier, fragilité des petites maisons, nouveaux circuits de diffusion, poids croissant des communautés et arrivée de l’intelligence artificielle. Le marché du livre belge francophone ne manque pas de vitalité, mais ses équilibres changent.
Pendant tout le mois de novembre, librairies, bibliothèques, écoles et lieux culturels remettront la création éditoriale francophone belge au premier plan. La campagne « Lisez-vous le belge ? » revient du 1er au 30 novembre 2026 pour une septième édition, avec l’ambition de rapprocher les livres belges de leurs lecteurs en Wallonie et à Bruxelles.
L’opération intervient surtout à un moment charnière pour le secteur. Pour comprendre ce qui se joue derrière les rayonnages, Forbes Belgium a échangé avec Geoffroy Wolters, coordinateur du PILEn, l’organisation qui porte l’opération. Il est également rédacteur en chef, avec François Annycke, de l’étude La Tectonique du livre, qui analyse la manière dont évoluent aujourd’hui la lecture, la diffusion et la visibilité des œuvres.
Avant même de parler d’algorithmes ou d’intelligence artificielle, Geoffroy Wolters revient d’abord sur un constat assez simple, celui d’un secteur qui reste dynamique mais qui tourne désormais une page plus tendue sur le plan économique.
Le papier perd du terrain, le numérique gagne des pages
Les derniers chiffres de l’ADEB (l’Association des Éditeurs Belges) et du PILEn donnent une première indication de cette tension. En 2025, l’activité globale du secteur éditorial belge francophone s’est élevée à 324,94 millions d’euros, en baisse de 1,38 % sur un an. De quoi rassurer, presque, dans un secteur où l’on aurait pu craindre bien pire.
Ce recul relativement contenu cache toutefois un déplacement plus net du côté des supports. Le papier a connu en 2025 sa plus forte baisse annuelle depuis 2016, reculant de 5,2 %, tandis que le numérique progresse de son côté de 10,6 %, une hausse suffisante pour éviter que le marché ne tourne complètement au vinaigre. Geoffroy Wolters nuance pourtant toute lecture trop rapide de ce mouvement : « Le papier reste central. Ce qui change surtout, ce sont les conditions dans lesquelles les livres circulent, deviennent visibles et rencontrent leurs lecteurs. »

Cette évolution traverse d’ailleurs l’ensemble de l’écosystème sans toucher tous les segments de la même manière. Les sciences humaines poursuivent davantage leur transition vers le numérique, tandis que la bande dessinée et la jeunesse restent, elles, particulièrement tournées vers l’export, avec des parts qui dépassent 85 % pour ces deux genres.
Le marché ne recule donc pas d’un seul bloc. Certains secteurs compensent par le numérique, d’autres par l’international, mais tous doivent composer avec des équilibres plus mouvants qu’auparavant.
Petites maisons, grosse pression
C’est surtout lorsqu’on descend à l’échelle des maisons d’édition que cette fragilité devient plus visible. Le tissu éditorial francophone belge repose largement sur de petites structures, et ce sont elles qui ont payé le prix fort en 2025. La moitié des éditeurs de la Fédération Wallonie-Bruxelles déclarent un chiffre d’affaires compris entre 30 000 euros et 2 millions d’euros, et pour eux l’année a été particulièrement rude puisqu’ils ont perdu en moyenne plus de 10 % de leur chiffre d’affaires.
Derrière l’image très culturelle du métier se cache en effet une réalité d’entreprise, celle de financer un livre avant sa sortie, d’absorber les coûts de fabrication, de diffusion ou de communication, puis d’attendre de savoir si le titre trouvera réellement son public. Et comme le résume Geoffroy Wolters : « Le défi n’est plus uniquement de publier. Il faut aussi réussir à faire exister le livre dans un environnement où l’offre est extrêmement abondante. »

Cette prudence, elle se lit jusque dans les choix éditoriaux. Le nombre total de titres papier publiés, retirages compris, est ainsi passé de 11 498 en 2020 à 8 047 en 2025, avec davantage d’attention portée aux nouveautés qu’au suivi des ouvrages plus anciens. On publie moins, avec des arbitrages devenus manifestement plus serrés. En de telles circonstances, le vrai nerf de la guerre devient alors la visibilité, et la question centrale devient moins celle de la production que celle de la rencontre entre les livres et leurs publics.
Le parcours d’un livre n’est plus linéaire
Cette question de la rencontre entre les livres et leurs publics rejoint un autre changement plus profond, celui du chemin qu’emprunte un livre. Pendant longtemps, il paraissait relativement balisé, entre création, édition, diffusion, librairie et lecteur. Il existe toujours, mais il a cessé d’être le seul itinéraire possible.
« Aujourd’hui, les chemins se multiplient », explique Geoffroy Wolters. Réseaux sociaux, plateformes de vente ou de lecture, newsletters, livre audio, autoédition et communautés numériques viennent désormais compléter les circuits traditionnels. En France, où les dépôts légaux permettent de mesurer précisément le phénomène, l’autoédition représente désormais environ 25 % des livres publiés, contre 12 % en 2012. De quoi donner des idées à tous ceux qui rêvaient de se passer d’éditeur, pour le meilleur et parfois pour le pire.
Cette multiplication ne change pas seulement la manière dont un livre arrive jusqu’au lecteur, elle commence aussi à modifier son modèle économique. Les plateformes d’autoédition permettent à certains auteurs de publier directement leurs textes, tandis que d’autres combinent édition classique, numérique, audio et newsletter. Sur certaines plateformes de lecture, la rémunération peut même dépendre de la part effectivement lue d’un ouvrage.
Geoffroy Wolters se garde toutefois d’opposer ancien et nouveau monde : « Les maisons d’édition, les librairies, les bibliothèques et les espaces de médiation continuent de jouer un rôle essentiel. » Ce qui change, précise-t-il, c’est qu’ils évoluent désormais aux côtés de nouveaux intermédiaires capables eux aussi de peser sur la circulation et la visibilité des œuvres.
BookTok et communautés : quand le lecteur devient prescripteur
Parmi ces nouveaux intermédiaires, le lecteur lui-même occupe une place grandissante, au point de devenir un acteur de la recommandation à part entière. Avis en ligne, classements, BookTok ou communautés de lecteurs peuvent désormais accélérer très rapidement la trajectoire d’un titre, et certaines maisons d’édition suivent d’ailleurs ces espaces de près pour repérer des auteurs qui disposent déjà d’une communauté.

L’IA ajoute une nouvelle couche
À ce travail continu sur la visibilité s’ajoute désormais l’intelligence artificielle, qui intervient déjà dans la recherche, la traduction, la structuration de contenus ou certains processus éditoriaux. Le PILEn a d’ailleurs adopté une charte dédiée à son utilisation responsable dans le secteur des écritures et du livre, et l’étude La Tectonique du livre précise elle-même avoir eu recours à des outils d’IA pour certaines tâches de recherche, de structuration, de synthèse et de traduction.
L’IA agit toutefois aussi de manière plus invisible, notamment dans les systèmes de recommandation. « Les algorithmes et les systèmes de recommandation orientent déjà la visibilité et la circulation des œuvres », explique Geoffroy Wolters. L’intelligence artificielle vient renforcer ces mécanismes en analysant les données de navigation, d’achat ou de lecture afin de personnaliser davantage les suggestions. Avec, en toile de fond, un marché où l’attention tend déjà à se concentrer sur quelques titres. En 2025, Freida McFadden occupait à elle seule cinq places du top 10 des ventes en Belgique francophone. Preuve que, sur le marché du livre aussi, quelques couvertures finissent parfois par cacher toute l’étagère.
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