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Delsey convertit la valise en mouvement

Le marché mondial de la bagagerie pèse quarante milliards de dollars et reste dominé à 85 % par des produits sans marque. Seule une poignée de maisons captent la valeur restante et Delsey y occupe une place d’acteur de taille intermédiaire. Cette position resserrée oblige la marque française à gagner par la précision de son territoire plutôt que par la puissance de feu, pari que porte Gilles Bariguian, arrivé à la direction générale monde mi-2025.

Le vrai basculement se situe dans la nature même du voyage. Le trafic aérien mondial et belge bat des records, porté par une reprise post-Covid qui a changé les habitudes plus qu’elle ne les a restaurées. Et pourtant la valise traditionnelle recule, quand le sac à dos et les formats cabine progressent fortement, même si Bariguian reconnaît que cette catégorie reste mal couverte par les panels classiques comme Nielsen ou Circana, un vide statistique qui l’oblige à s’appuyer sur ses propres estimations plutôt que sur une mesure indépendante.

© DR/Delsey

La raison du mouvement tient au rythme d’achat : une valise se renouvelle tous les cinq à sept ans, un sac à dos tous les deux ans, et la solidité même des produits allonge encore ce cycle.

Ce changement se prolonge jusque dans le dernier kilomètre du trajet, celui qui commence à la sortie de l’avion ou du train et se termine à vélo, en trottinette ou en métro. Delsey l’a déjà traduit dans un produit concret, le sac à dos Securain, conçu avec Cosmo Connected pour la pratique du vélo urbain : une bande d’attache compatible avec le système trolley d’une valise, qui permet de fixer le sac directement sur le bagage plutôt que de le porter. Le bagage cesse d’être pensé pour un mode de transport unique et se conçoit pour une chaîne entière, de l’aéroport au dernier arrêt de métro, une logique que la marque pousse plus loin encore avec une catégorie qu’elle nomme elle-même l’underseater, pensée pour se glisser sous le siège de l’avion. D’autres lancements sont annoncés au cours du second semestre 2026, Bariguian promettant des moments de voyage qu’aucune marque n’a encore adressés.

L’innovation matérielle suit le même mouvement. L’industrie migre vers des coques en polycarbonate biosourcé à faible empreinte carbone, des structures modulaires réparables plutôt que jetables et des alliages d’aluminium allégés issus de l’aéronautique. Delsey revendique déjà des matériaux recyclés sur une partie de sa collection et une garantie longue durée, signe qu’une partie du travail consiste à faire durer l’objet tout en le rendant plus léger, équation qui n’a rien d’évident sur le plan industriel.

© DR/Delsey

Ce repositionnement de Delsey s’accompagne d’un choix qui a coûté du chiffre d’affaires avant d’en rapporter : la sortie des licences Jeep, Benetton et Peugeot, pour recentrer l’énergie créative sur la seule marque Delsey. Le triangle concurrentiel se lit alors entre statut, fonction et émotion, afin de conjuguer performance et charge affective dans son design. Cette charge affective se lit jusque dans la palette : le rose et le doré des dernières collections, le bleu plus classique, le beige qui rappelle le cuir voyageur, composent un vocabulaire chromatique pensé pour l’image autant que pour l’usage, et le partenariat avec Roland-Garros prolonge cette logique en associant la marque à un moment plutôt qu’à un simple sponsoring. La digitalisation complète l’édifice, avec une présence en ligne qui reste inférieure à celle du marché américain.

La Belgique illustre ce mouvement avec une intensité qui dépasse son poids démographique. Le Benelux contribue à près de 6 % de l’activité européenne de Delsey, pour environ 5 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, ce qui en fait le troisième marché européen de la marque, distribué dans 147 points de vente. La proximité culturelle et linguistique avec la France y joue empiriquement un rôle, la Wallonie affichant une part de marché que la Flandre, davantage tournée vers les Pays-Bas, ne reproduit pas encore.

Reste une question que le temps seul tranchera : une marque de cette échelle peut-elle financer sa montée en gamme, sa refonte digitale et son expansion géographique au même rythme ? Le pari de Gilles Bariguian consiste à faire de la valise un moment plutôt qu’une destination et la Belgique en sera l’un des terrains de vérification les plus révélateurs.

Salma Haouach
Salma Haouach
De formation ingénieure de gestion de Solvay en 2001, major finance, Salma Haouach a démarré sa carrière dans le secteur financier avant de travailler dans l’ingénierie marketing et la communication stratégique à Valencia, Casablanca, Bordeaux et Le Havre avant de revenir à Bruxelles il y’a 10 ans et poursuivre sa carrière dans le conseil en stratégie et leadership durable. Parallèlement, elle a construit une carrière médiatique comme chroniqueuse dans des médias audiovisuels nationaux à partir de 2008 (L’Express, La Première, La Deux, BX1), elle a créé un média online d'éducation aux médias (Le Lab.) puis éditant et présentant deux émissions économiques : Coûte que Coûte sur Bel RTL et Business Club sur LN24.

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