Le piège est là. Béant. Et beaucoup s’y engouffrent. Tantôt flattés, tantôt naïfs. Parfois simplement idiots. Ce nouveau dogme de la société contemporaine, faussement moderne : le pluralisme. Digne successeur de la « liberté d’expression », concept sans doute trop utilisé, jusqu’à l’usure, jusqu’à la suspicion légitime, jusqu’à son dévoiement par les contempteurs de la démocratie.
Le pluralisme donc. Nouvelle religion censée nous ouvrir un monde meilleur, plus juste.
Tout part, comme souvent, d’un concept légitime. Dans un monde où l’émotion surpasse le fait, quel meilleur remède que la multiplicité des points de vue ? C’est une évidence : la vérité n’existe pas, il n’y a qu’une multiplicité de regards. Et cette multiplicité est la gardienne de la réalité. De l’addition d’avis, de la collection d’opinions naît une compréhension de l’univers affinée et fidèle. Qui se vérifie désormais dans tous les segments de notre existence, du choix d’un restaurant ou d’un hôtel après lecture des commentaires jusqu’aux décisions les plus lourdes de conséquences, comme le vote ou le diagnostic médical…
Une belle illusion. Comprenons-nous bien. Ceci n’est pas un plaidoyer contre la liberté d’expression. Ceci n’est qu’une mise en garde pour éviter son oraison funèbre.
Car le risque est réel. Car aujourd’hui, derrière le paravent du pluralisme se dissimule cette assurance que chacun a le droit de s’exprimer et son corollaire, que chaque idée se vaut. Ferait-on confiance au jugement de celui qui a déclaré : « Cette plage est super. Juste un peu trop de sable » ? Raisonnablement non (sinon peut-être dans le domaine humoristique). Parce que cela semble absurde. Et chacun est a priori en mesure de le juger.
Toutes les idées ne se valent pas. Toutes les idées ne sont pas dignes d’être écoutées. Le pluralisme doit davantage trouver sa justification dans la confrontation des idées que dans l’exhaustivité des idées. Entre le « on ne peut plus rien dire » et le « c’est d’extrême droite », il y a un million de nuances qui méritent d’être entendues et permettraient certainement une meilleure appréhension des débats. C’est donc dans l’argumentation et la critique positive que doit puiser le pluralisme. Soit de la qualité plus que de la quantité. Une qualité qui exige également d’être tamisée par les valeurs. L’État de droit protège et garantit justement le pluralisme et la liberté d’expression en condamnant ceux qui en veulent la fin et l’utilisent à mauvais escient. La démocratisation de la parole ne peut faire l’économie de cette condamnation. Si nous voulons protéger ces droits, il faut condamner ceux qui veulent les détruire. Pour protéger la liberté, il faut condamner les liberticides. Pour protéger la tolérance, il faut condamner les intolérants. Ce paradoxe est le prix d’un pluralisme préservé, d’une démocratie garantie, pour éviter que ne s’installe cette dictature des opinions d’où ne sortiront vainqueurs que les plus extrémistes d’entre elles.
