Le 10 juillet, le vice-Premier ministre russe Alexandre Novak a reconnu que certaines raffineries russes avaient partiellement interrompu leur activité, sous l’effet de la récente campagne de frappes de drones ukrainiennes. D’après Reuters, « la production de carburant en Russie est tombée à un niveau équivalant à environ 65 % seulement de la consommation moyenne de saison » à la suite de ces attaques.
En visant l’industrie énergétique russe, la campagne de missiles et de drones ukrainienne a entamé la capacité économique de Moscou à soutenir l’effort de guerre. Le secteur de l’énergie a permis au Kremlin de rester à flot malgré les sanctions internationales, et continue de financer la guerre grâce aux recettes d’exportation. Le récent recul de la production russe va réduire ces rentrées et, avec elles, les moyens de Moscou pour acheter des armes, recruter et payer une armée qui subit de lourdes pertes tout en continuant de se battre.
Les succès ukrainiens contre les installations pétrolières russes conduisent désormais certains responsables politiques et journalistes occidentaux à s’interroger sur la capacité de l’Ukraine à l’emporter. Après quatre ans de combats, elle a détruit environ la moitié de la flotte russe de la mer Noire, anéanti « l’ensemble du parc de chars russes en service actif » et infligé à Moscou des milliards de dollars de pertes en matériel militaire.
La bataille décisive des cœurs et des esprits n’en continue pas moins, une partie des commentateurs soutenant que l’Ukraine ne peut pas gagner. Certains de ces experts, fascinés par la puissance militaire russe, paraissent sincèrement sceptiques. D’autres reprennent plus ouvertement les arguments russes : la guerre aurait été provoquée par l’Occident, et la défaite ukrainienne serait inévitable. Ce second groupe traverse tout l’échiquier politique, mais se retrouve autour d’une même lecture de la politique de puissance menée par la Russie et d’une défiance cynique, presque paranoïaque, envers les intentions occidentales.
Selon un article de Foreign Policy, ce qui anime pour l’essentiel le camp isolationniste et anti-occidental, à droite comme à gauche, tient moins à une adhésion à la Russie qu’à une opposition à tout ce que fait l’Amérique. À l’extrême gauche, certains restent nostalgiques de la puissance soviétique ou se grisent de récits sur un Occident « colonialiste » et sur la « pureté » du « Sud global », qu’il faudrait au fond détruire et remplacer.
À l’extrême droite, d’autres voient dans la domination des « grandes puissances » un ordre naturel et ont embrassé le rôle de la Russie comme « grande puissance traditionnelle » et porte-drapeau de l’orthodoxie chrétienne, ce qui les amène à critiquer l’Ukraine et à s’opposer au soutien occidental, et surtout européen, apporté au pays envahi. Selon l’Institute for the Study of War, ou ISW, cette guerre cognitive menée contre l’Ukraine, les États-Unis et l’Occident en général est parfois pilotée ou instrumentalisée par le Kremlin, qui alimente des chambres d’écho amplifiées par les algorithmes.
Prenons les réactions suscitées par la mort du sénateur américain Lindsey Graham, fervent soutien de l’Ukraine. Sa disparition soudaine a donné lieu à des hommages de responsables ukrainiens, à commencer par le président Volodymyr Zelensky, qui a salué en lui un « véritable défenseur de la liberté ». À l’inverse, Ana Kasparian, coanimatrice et productrice exécutive de l’émission The Young Turks, a réagi à sa mort en publiant « bon débarras » sur les réseaux sociaux. Son coanimateur, Cenk Uygur, a lui aussi raillé le décès du sénateur.
Kasparian avait déjà attribué la responsabilité de la guerre à l’OTAN, estimant que son expansionnisme avait poussé le Kremlin à bout et que la livraison d’armes occidentales à l’Ukraine, comme les ATACMS, provoquerait une « escalade dangereuse ». Elle a par ailleurs affirmé que l’Ukraine n’avait aucune chance de gagner.
Comme elle, Nick Fuentes, qui se présente comme « réactionnaire » et a fondé l’America First Foundation, vouée au « nationalisme, au christianisme et au traditionalisme », a publié « bon débarras » sur son propre compte après la mort de Graham. Fuentes avait auparavant loué l’invasion russe de l’Ukraine et exprimé son admiration pour Staline et Hitler. Il a un jour lancé : « Un peu d’applaudissements pour la Russie ? » Il est même allé jusqu’à appeler la Russie à « libérer l’Ukraine ».
La Russie ne mise pas seulement sur des extrémistes. La Carnegie Endowment for International Peace a montré que la Fédération de Russie cultive des relations avec des responsables politiques, des universitaires, des chefs d’entreprise, des journalistes et d’autres personnalités influentes, dont les prises de position conservent une certaine crédibilité auprès du grand public.
Eldar Mamedov, ancien diplomate letton, a été conseiller politique principal au sein de la commission des affaires étrangères du Parlement européen ; il est aujourd’hui membre du Pugwash Council et chercheur non résident au Quincy Institute for Responsible Statecraft. Il avait auparavant été suspendu de ses fonctions de conseiller du groupe des Socialistes et Démocrates, deuxième groupe en importance du Parlement européen, dans le cadre d’une enquête sur des soupçons d’ingérence étrangère au Parlement, en provenance du Qatar et du Maroc.
Depuis le déclenchement de l’invasion russe à grande échelle, en février 2022, Mamedov soutient qu’une proposition européenne visant à faire entrer un jour l’Ukraine dans l’OTAN « tuerait tout accord destiné à mettre fin à la guerre ». Il appelle en outre l’Ukraine à adopter un statut de neutralité, sans adhésion aux organisations occidentales, et suggère de geler le conflit le long de la ligne de contact dans le Donbass.
Il estime enfin que la communauté internationale devrait offrir à la Russie des incitations économiques concrètes pour mettre fin à la guerre, telles que sa réintégration dans les marchés européens et la reprise des échanges gaziers. Conclusion : « la stabilité stratégique avec la Russie doit être rétablie ».
Mamedov s’est aussi opposé à l’aide à l’Ukraine. Dans un article paru l’an dernier, il affirmait que livrer des missiles Tomahawk à Kyiv faisait courir le risque d’une « escalade catastrophique », susceptible de déboucher sur un « jeu nucléaire » — un raisonnement qui fait porter à l’Occident la responsabilité d’un éventuel recours du Kremlin à l’arme nucléaire tactique, dans une guerre que le président russe Vladimir Poutine a lui-même déclenchée.
Certains universitaires ont repris des arguments comparables. John Mearsheimer, professeur de sciences politiques à l’université de Chicago, impute régulièrement la guerre à l’OTAN. Dans ses travaux, il soutient que l’expansionnisme de l’Alliance a conduit à l’invasion russe. Il pronostique aussi une « défaite écrasante pour l’OTAN » et juge que la Russie est « en position de l’emporter ».
De même, Jeffrey Sachs, professeur à l’université Columbia et ancien directeur de l’Earth Institute, avance que les États-Unis et le Royaume-Uni auraient « dissuadé l’Ukraine » de conclure un accord de paix avec la Russie, prolongeant selon lui inutilement la guerre. Il soutient également que les sanctions décidées par la communauté internationale pour punir Moscou de son invasion à grande échelle risquent « de se révéler insuffisantes ».
Les affirmations de Kasparian, Fuentes, Mamedov, Mearsheimer et Sachs sont devenues un refrain familier. La plupart sont aisément réfutables. Mais leur utilité pour le Kremlin ne tient pas à leur exactitude : elle tient au fait qu’elles aboutissent aux mêmes conclusions, en dépit des parcours et des sensibilités partisanes très différents des figures médiatiques et universitaires qui les relaient.
Nul ne sait comment ni quand l’invasion russe à grande échelle prendra fin. L’Ukraine a néanmoins prouvé qu’elle pouvait tenir tête à la deuxième armée du monde, et les Ukrainiens continueront de faire le nécessaire pour défendre leur patrie face à l’agression russe.
Au début de l’invasion, rares étaient ceux qui pariaient sur la capacité des Ukrainiens à encaisser l’assaut russe. Plus de quatre ans et demi plus tard, à la lumière des faits observés sur le terrain, beaucoup commencent au moins à revoir leur analyse.
Cet article a été écrit par Mark Temnycky et traduit par Forbes.be.
