Newsletter

Magazine

Inscription Newsletter

Abonnement Magazine

Groenland : de la pluie sur la calotte glaciaire, le constat inquiétant de l’explorateur belge Gilles Denis

Quatre explorateurs, dont le Belge Gilles Denis, viennent de traverser le Groenland du sud au nord en kite-ski : 1 783 km en totale autonomie, à des températures ressenties proches de -58 °C, afin de collecter des données scientifiques dans des zones jamais documentées de la calotte glaciaire du Groenland. L’expédition SILA, initiée par IMAQA Expeditions, s’est achevée le 18 mai 2026 à Qaanaaq.

Dans la tradition des Adrien de Gerlache, Alain Hubert et autres Dixie Dansercoer, notre compatriote Gilles Denis, explorateur chevronné du Groenland et initiateur de cette entreprise, nous raconte cette aventure humaine et scientifique qui a été témoin de signaux climatiques inattendus, révélateurs du réchauffement climatique, notamment la présence de pluie en avril sur la calotte glaciaire à 2 100 mètres d’altitude…

© Ed Luke

Forbes.be – L’exemple d’Alain Hubert et de Dixie Dansercoer vous a-t-il incité à faire ce genre d’expédition ou pas du tout ?
Gilles Denis – Ce fut pour moi une source d’inspiration étant jeune. Je me souviens de mon père, qui était revenu d’une conférence d’Alain Hubert avec le livre qu’il avait écrit, intitulé Chaos sur la banquise, à la suite de leur tentative de traverser l’Arctique de part en part en passant par le pôle Nord. Feuilletant ce bouquin, j’étais fasciné par ce monde de glace tout à fait inhospitalier, chaotique et en même temps magnifique, avec des couleurs, une ambiance très particulière. Plus tard, je me suis passionné pour la station antarctique Princesse-Élisabeth imaginée par Alain Hubert, dont la Belgique devrait être fière et dont on ne parle pas suffisamment. Elle est citée en exemple à l’international, car il s’agit de la seule et unique station polaire qui est alimentée à 100 % par les énergies renouvelables et dotée d’un système très performant de recyclage des eaux. Sur un continent protégé qui est censé servir la science et être un terrain neutre, c’est un bel exemple que nous, Belges, devrions un peu plus mettre en avant.

– Le fait qu’ils aient utilisé le kite pour traverser l’Antarctique en moins de 100 jours vous a-t-il donné l’idée d’utiliser le cerf-volant pour vous déplacer ?
C’est seulement il y a peu que j’ai réalisé qu’Alain Hubert avait utilisé le kite. Mais en effet, c’était notre unique mode de déplacement : nous avions les skis aux pieds et nous nous faisions tracter par nos cerfs-volants.

© Ed Luke

– Avez-vous croisé beaucoup d’animaux au cours de votre expédition ?
Le Groenland est la plus grande île au monde, quatre fois la taille de la France, et 80 à 90 % de sa surface est couverte d’un énorme glacier qui est d’une étendue telle qu’il est nommé calotte et qui fait trois kilomètres d’épaisseur en son centre. À l’intérieur du glacier, y compris en surface, il n’y a pas de vie : c’est d’une stérilité assez fracassante. Dans la neige, ne se développent que des algues microscopiques et des organismes unicellulaires : nous avons juste vu une petite mésange qui s’est aventurée à 1 200 mètres d’altitude, à 30 kilomètres à l’intérieur de la calotte glaciaire. Elle semblait un peu perdue et a tourné autour de nous, s’est abritée du vent derrière nos tentes, puis est repartie et a disparu.

– La glace bleue que vous avez étudiée est-elle un révélateur du changement climatique ?
Cette calotte glaciaire est donc un glacier qui se forme par accumulation de la neige. La neige d’une année s’accumule, puis celle de l’année suivante, qui devient une neige pluriannuelle. À partir d’un certain nombre d’années, d’une certaine densité massique, d’une compaction de cette neige, les scientifiques s’accordent pour dire qu’il s’agit de glace ; et plus on creuse profondément, plus les couches sont vieilles.Ce qui était très surprenant, c’était qu’au cours de la première semaine de notre périple et jusqu’à 1 200 mètres d’altitude, il n’y avait pas de neige du tout. Nous n’étions pourtant qu’à la mi-avril, ce qui correspond à la toute fin de l’hiver et au tout début du printemps. Précédemment, à la même période, il faisait -25 °C à cette altitude : or, cette année, les températures étaient positives, 6 °C, et il pleuvait sur la calotte glaciaire. Ce qui signifie que le peu de neige qui s’est accumulé pendant l’hiver avait déjà fondu entièrement alors que nous n’étions qu’au tout début du printemps. Un phénomène observé jusqu’à 30 à 50 kilomètres à l’intérieur de la calotte glaciaire : un lieu normalement très froid, très hostile et protégé. Voir cette glace bleue, cette glace vive, qui est la glace sur laquelle n’a pas pu s’accumuler de neige « fraîche », puisqu’elle avait déjà fondu, c’était interpellant.

© Ed Luke

– Outre la vision inhabituelle de cette glace bleue, avez-vous observé d’autres phénomènes inquiétants, outre la pluie, au niveau du réchauffement ?
Nous avons constaté une grande instabilité dans les conditions, très chaudes les premiers jours. Par la suite et en l’espace de deux jours, nous sommes passés de +5 °C à -35 °C sous une grosse tempête de neige ; des conditions très froides pendant dix jours avec jusqu’à -60 °C en température ressentie : une très grande instabilité et variabilité des conditions. Ensuite, nous avons observé un réchauffement jusque dans les -10 °C, -15 °C pendant les dix derniers jours. Tous ces phénomènes qui se produisent dans l’Arctique corroborent ce que l’on observe de par le monde : de plus en plus d’événements extrêmes et d’instabilité, une réponse au changement climatique bien connue et bien documentée par les scientifiques.

– Lorsque l’on se déplace sur la calotte glaciaire, n’a-t-on pas un peu l’impression d’être sur la Lune ou sur Mars ?
C’est une réflexion que je me suis faite avec l’un de mes partenaires. C’est l’environnement le plus accessible que l’on ait sur Terre afin d’avoir le sentiment d’être sur une autre planète : on se trouve seul à des centaines de kilomètres de qui que ce soit ou de quoi que ce soit, de toute infrastructure humaine ; bref, c’est un autre monde.

– Vous qui arpentez régulièrement le Groenland, que pensez-vous de la volonté des Américains de mettre la main sur le Groenland ?
Dans un monde idéal, le Groenland devrait être indépendant. Mais ils ne sont pas encore en mesure d’y parvenir : c’est un pays très grand, extrêmement compliqué à gérer, il n’a notamment pas de routes pour connecter le peu d’habitants. Il leur faudrait débourser énormément au niveau des infrastructures et ils ne sont pas en mesure de le faire actuellement.Les Danois ont eu des torts par le passé et ne sont pas forcément toujours bien vus. Mais, grosso modo, ils tentent de gérer le Groenland en bon père de famille, raisonnablement et respectueusement désormais.

© Ed Luke

– Et sans l’exploiter ?
Voilà, et en leur laissant une certaine souveraineté, parce que le Groenland est essentiellement autogéré ; mais sans les subventions et l’aide danoises, ils ne feraient pas long feu…

La situation actuelle n’est peut-être pas la situation idéale, mais me semble être nécessaire pour l’instant ; je vois la solution américaine d’un très mauvais œil. L’on voit clairement leur politique à l’international : leurs intérêts avant tous les autres, certainement avant les intérêts écologiques. Si le Groenland devait passer sous bannière américaine, ce serait un désastre environnemental et humain. D’autant plus qu’ils n’ont aucune légitimité vis-à-vis de ce territoire…

– Que signifie IMAQA ?
IMAQA, c’est un terme inuit qui veut dire, littéralement, peut-être, mais cela a une signification plus profonde pour les locaux qui s’en remettent à la nature : nous le traduisons un peu comme l’Inch’Allah local.

www.imaqa.be

A la une