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Rossel obtient un avis favorable pour reprendre IPM, mais sous haute surveillance

L’Autorité belge de la concurrence se dirige vers un feu vert pour la fusion entre Rossel et IPM. Dans son avis transmis aux parties le 5 juin dernier, l’auditeur estime que l’opération peut être autorisée à condition que le groupe de presse respecte une série d’engagements stricts visant à préserver le pluralisme, l’indépendance des rédactions et les conditions de travail des journalistes. Mais derrière ces garanties, certains signaux suscitent déjà des interrogations, notamment pour l’avenir de L’Avenir, des éditions régionales et de l’emploi dans plusieurs rédactions.

C’est une étape majeure qui vient d’être franchie dans le dossier de la fusion entre Rossel et IPM, les deux plus grands groupes de presse en Belgique francophone.

L’auditeur de l’Autorité belge de la concurrence a rendu un avis favorable au projet de rapprochement entre Rossel et IPM, sous réserve du respect d’une série d’engagements contraignants proposés par Rossel. Mais il ne s’agit pas encore du verdict définitif.

La décision finale appartient désormais au Collège de la concurrence, qui devra se prononcer dans les prochains jours, au plus tard le 3 juillet. Mais en général, le collège suit l’avis de l’auditeur.

L’avis de l’auditeur n’est donc pas juridiquement contraignant, mais il constitue traditionnellement un indicateur très fort de l’issue probable de la procédure.

Une fusion historique et polémique

L’opération prévoit l’acquisition par Rossel de 100 % des activités de presse écrite d’IPM, en échange de l’entrée de la famille Le Hodey au capital du groupe Rossel à hauteur de 10%.

La télévision et la radio – LN24, LN Radio et Fun Radio – ainsi que les autres activités d’IPM ne sont pas concernées par l’opération. Seules les activités de presse sont intégrées dans la transaction : La Libre, La DH/Les Sports, L’Avenir, Moustique, Télé Pocket, Le Journal des Enfants ainsi que certaines participations dans des publications internationales.

À l’issue de l’opération, Rossel contrôlerait l’immense majorité de la presse quotidienne francophone belge, une concentration sans précédent qui redessinerait profondément l’écosystème médiatique du pays et qui a alimenté de nombreuses inquiétudes, tant parmi le monde des médias que parmi les décideurs politiques.

Pourquoi l’auditeur s’inquiète d’un risque de concentration

Le dossier est particulièrement sensible car il touche à un enjeu qui dépasse largement les simples questions économiques : la diversité de l’information.

L’auditeur rappelle d’ailleurs que le Code de droit économique ne permet pas d’évaluer directement le pluralisme des opinions ou la formation de l’opinion publique. En revanche, il peut examiner la diversité réelle de l’offre médiatique, l’indépendance des rédactions et les effets de la concentration sur la concurrence.

L’Autorité avait déjà averti Rossel, le 24 avril dernier, que la fusion risquait « d’entraver de manière significative une concurrence effective », poussant le groupe à proposer des engagements correctifs qui ont ensuite été soumis à une consultation du marché.

Trois grands pôles médiatiques

Le futur ensemble serait organisé autour de trois grandes entités éditoriales distinctes.

Un premier pôle serait consacré au Soir, qui conserverait sa structure propre avec le quotidien Le Soir, Soir Mag et le supplément hebdomadaire So Soir. Un deuxième pôle regrouperait les activités historiques d’IPM, à savoir La Libre, La DH/Les Sports, Moustique, Paris Match Belgique et Courrier International. Enfin, un troisième pôle régional wallon, Sudmédia, réunirait les titres de Sudinfo (La Meuse, La Province, La Nouvelle Gazette, Nord Éclair et La Capitale), mais aussi L’Avenir, Le Journal des Enfants, Ciné-Télé-Revue et Vlan.

Si ces trois pôles conserveraient une existence propre, ils partageraient néanmoins une série de fonctions transversales telles que les finances, l’informatique, l’imprimerie, la logistique ou encore la régie publicitaire nationale. La DH/Les Sports serait également appelée à jouer un rôle particulier en intégrant une structure d’infos sportives commune au groupe, une sorte d’agence de presse sportive interne destinée à alimenter l’ensemble des titres du groupe. Cette structure existe déjà chez Rossel et selon nos informations, la future « coupole » sport du groupe sera pilotée par Cédric Baufayt, aujourd’hui directeur de la stratégie digitale de Sudinfo et qui avait déjà, par le passé, dirigé Rossel sports.

Rossel promet l’indépendance des rédactions

Pour obtenir le feu vert du régulateur, Rossel a multiplié les garanties destinées à rassurer tant les autorités que les rédactions concernées.

Le groupe s’engage à maintenir des titres distincts, à préserver les identités éditoriales propres à chaque journal et à conserver des rédacteurs en chef dédiés. Chaque média disposerait également de budgets rédactionnels spécifiques, de chartes éditoriales propres et de mécanismes de contrôle indépendants chargés de vérifier le respect de ces engagements.

Concrètement, Le Soir, La Libre et La DH/Les Sports conserveraient chacun leur propre rédaction, leur propre rédacteur en chef, leurs espaces de travail, leurs outils numériques ainsi que leurs sites internet respectifs. L’objectif affiché est de garantir une véritable autonomie rédactionnelle malgré l’intégration au sein d’un même groupe.

Pour assurer le suivi de ces promesses, un mandataire indépendant, proposé par l’Association pour l’autorégulation de la déontologie journalistique (AADJ), serait chargé de contrôler le respect des engagements pris par Rossel.

Le cas particulier de L’Avenir inquiète déjà

C’est probablement l’un des points les plus sensibles du dossier.

Rossel garantit le maintien de L’Avenir en tant que titre distinct, avec son propre rédacteur en chef et un budget spécifique destiné à préserver sa production de contenus locaux, nationaux et internationaux. Toutefois, le document ne mentionne explicitement que le maintien des éditions régionales de Namur, du Luxembourg, de Tournai et du Brabant wallon.

Cette précision interpelle immédiatement. L’absence de référence à des éditions aujourd’hui en concurrence directe avec Sudinfo, comme Verviers, Huy-Waremme ou encore Basse-Sambre, laisse entrevoir la possibilité de futures rationalisations.

Le projet ne prévoit certes aucune fermeture à ce stade, mais cette formulation pourrait annoncer des synergies plus profondes à moyen terme. Derrière la promesse de préserver le pluralisme, la logique industrielle pourrait progressivement s’imposer. Car une restructuration massive semble inévitable au sein du futur pôle régional. Sudinfo a déjà commencé à se séparer de plusieurs éléments au sein de sa rédaction et l’arrivée des équipes de L’Avenir va sans doute provoquer une vague de licenciements importante, on évoque entre 43 et 50 licenciements au sein de la nouvelle entité régionale.

La disparition discrète du titre bruxellois de Sudinfo

Un autre élément mérite d’être souligné.

Le projet de réorganisation ne mentionne plus le titre bruxellois de Sudinfo, La Capitale.

Cette absence peut paraître anecdotique, mais elle témoigne aussi d’une volonté de simplifier l’offre éditoriale et d’éviter certaines redondances géographiques. Elle illustre surtout la difficulté de concilier impératifs économiques et maintien d’une véritable diversité des titres.

Les journalistes également concernés

Rossel a également formulé des engagements sociaux destinés à rassurer les rédactions.

Le groupe promet de préserver un cadre de travail encadré, de protéger davantage les journalistes indépendants et de mettre en place un code de conduite spécifique pour les pigistes. Des mécanismes de contrôle permanents seraient également instaurés afin de vérifier le respect de ces engagements dans la durée.

Ces garanties visent à répondre aux inquiétudes exprimées par une partie de la profession, alors que de nombreux observateurs redoutent des réductions d’effectifs ou des regroupements de fonctions dans les années à venir.

Un pari sur la survie économique des médias francophones

Rossel justifie cette opération par les profondes mutations que traverse le secteur des médias.

Le groupe met en avant l’effondrement structurel des ventes papier, la diminution des revenus publicitaires, la concurrence croissante des géants du numérique, l’essor des réseaux sociaux et des outils d’intelligence artificielle, ainsi que la disparition progressive des aides publiques liées à la distribution postale des journaux.

Dans ce contexte, l’objectif est d’atteindre une « taille critique » permettant de mutualiser les coûts, d’accélérer les investissements numériques et, in fine, d’assurer la survie économique des différents titres.

Mais c’est précisément là que réside tout le paradoxe du dossier : comment sauver économiquement la presse tout en préservant une véritable diversité des voix ?

Un débat qui dépasse largement la concurrence économique

Au-delà de la décision attendue du Collège de la concurrence, ce dossier pose une question beaucoup plus large : quel modèle économique la Belgique francophone souhaite-t-elle pour sa presse d’information ?

D’un côté, Rossel défend l’idée qu’une consolidation est devenue indispensable face à l’effondrement des revenus traditionnels et à la concurrence des plateformes numériques mondiales. De l’autre, de nombreuses voix s’interrogent sur les conséquences à long terme d’une telle concentration sur la diversité éditoriale, l’emploi et le pluralisme démocratique.

Car si les garde-fous proposés apparaissent nombreux sur le papier, leur efficacité ne pourra véritablement être évaluée qu’à l’épreuve du temps.

La décision finale, attendue d’ici le 3 juillet, pourrait ainsi marquer un tournant historique pour l’ensemble du paysage médiatique francophone belge.

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