Ouverte aujourd’hui, la 90e édition de la Foire de Libramont célèbre le centenaire de sa société organisatrice et se poursuit jusqu’au lundi 27 juillet. Dans le hall 3, l’alliance Tomorrow Food installe un marché de 500 m2 et défend une thèse : sans débouchés ni prix rémunérateurs, la transition agricole belge restera l’affaire d’une minorité de pionniers.
La Foire de Libramont fête cette année un double anniversaire. L’édition ouverte aujourd’hui, et qui se poursuit jusqu’au lundi 27, est en effet la 90e du nom, et elle coïncide avec le centenaire de la structure qui l’organise. Née en 1926 à l’initiative d’éleveurs ardennais réunis au sein de la Société royale du Cheval de trait ardennais, cette société est devenue en 2022 la coopérative à finalité sociale Libramont Coopéralia, dotée de statuts orientés vers la promotion d’une ruralité responsable.
Les organisateurs ont écarté la commémoration nostalgique : le thème de l’édition, « Cultive ton flow », s’adresse aux jeunes générations et fait du renouvellement générationnel l’une de ses priorités.
Un secteur qui cherche sa relève
C’est le contexte qui justifie ce choix. En Europe, l’âge moyen des agriculteurs atteint 57 ans et 15 % seulement des fermes déclarent avoir identifié un successeur. En Belgique, près de sept exploitations sur dix ont disparu depuis les années 1980.
« Quand on reprend la ferme familiale, on le fait avec ses tripes. Ma génération cherche une agriculture cohérente avec les enjeux d’aujourd’hui : le climat, la biodiversité, la santé des sols et la résilience alimentaire. Nous voulons produire autrement, tout en vivant correctement de notre métier », résume Guillaume Debouge, agriculteur à Pailhe, cité par Tomorrow Food.
Le programme du centenaire décline ce fil sur les quatre jours. La séance inaugurale d’aujourd’hui reviendra sur le siècle écoulé, le dimanche sera consacré au cheval de trait ardennais à l’origine de l’événement, et Libramont Coopéralia dévoile un documentaire intitulé 100 ans de racines, un siècle d’avenir, construit autour de trois parcours d’agriculteurs de générations différentes.
Une bière anniversaire baptisée La 26, brassée à partir d’orge 100 % belge par la Brasserie nationale luxembourgeoise, accompagne l’opération. Le lundi 27 juillet, un déjeuner économique doit réunir 250 dirigeants du secteur agroalimentaire en présence du Premier ministre Bart De Wever.
Tomorrow Food se dote d’une structure
Pour la deuxième année consécutive, Tomorrow Food occupe le hall 3 avec son Tomorrow Food Market. Sur 500 m2, l’espace présente plus de 100 produits déjà disponibles en magasin, issus de filières belges, et organise des rencontres entre coopératives, transformateurs et distributeurs.
La différence avec 2025 tient à la structure. Le mouvement a été constitué en ASBL en juin 2026 par cinq coopératives agricoles biologiques belges : Farm for Good, Reinette & Co, BelgoBio, Biomilk.be et Coq des Prés. L’initiative est soutenue par le Blue Deal Agricole.
L’objectif affiché est de devenir le guichet unique des entreprises qui cherchent à s’approvisionner en Belgique en matières premières issues de fermes engagées dans une transition bio-régénérative.
« Les agriculteurs ne doivent pas porter seuls la transition. Coopératives, transformateurs, distributeurs, consommateurs et de nombreux autres acteurs ont un rôle à jouer », plaide Clotilde de Montpellier, cofondatrice de Tomorrow Food et fondatrice de Farm for Good. « La transition agricole se construira par des débouchés, des partenariats durables et des projets concrets. »
1,65 million de tonnes à écouler chaque année
L’objectif de 25 % de surface agricole utile convertie en bio d’ici 2030 pose un problème de marché avant de poser un problème de conversion. Tomorrow Food chiffre à 1,65 million de tonnes, exprimées en équivalent blé pour la lisibilité, les volumes qu’il faudrait valoriser chaque année dans le système alimentaire pour absorber cette bascule. Le mouvement précise que ce chiffre couvre l’ensemble des productions agricoles et qu’il vise des rotations diversifiées plutôt qu’une spécialisation.
Pour y parvenir, l’alliance mise sur le mass balance, présenté comme une stratégie de commercialisation complémentaire aux filières séparées déjà exploitées par ses coopératives membres. Le principe permet à un industriel ou à un distributeur de s’approvisionner en Belgique sans attendre la conversion complète d’une filière ni organiser la séparation physique des flux à chaque étape.
Des fermes situées à des stades différents de leur trajectoire peuvent ainsi alimenter une même entreprise agroalimentaire, avec une rémunération proportionnelle à leur impact environnemental, mesuré chaque année par l’outil de diagnostic OpenCompass.
« Le mass balance ne réduit pas le coût de la transition. Il permet de financer simultanément les différentes étapes de cette transition, d’accélérer le passage à l’échelle et de conserver une ambition bio-régénérative », défend Donatienne van Houtryve, CEO de Farm for Good SC.
Le mécanisme comporte une zone grise assumée. Un produit fini pourra contenir des volumes provenant de fermes conventionnelles en début de parcours aux côtés de productions certifiées, ce qui rend la promesse plus difficile à lire pour le consommateur que le label biologique classique. C’est le prix que le mouvement accepte de payer pour élargir la base d’exploitations concernées au-delà des pionniers.
Un fonds de transition en discussion avec les banques
Le second chantier porte sur le financement. Des discussions sont en cours avec le secteur bancaire et assurantiel pour créer un fonds de transition. Le raisonnement consiste à faire contribuer les acteurs économiques et institutionnels qui bénéficient des externalités positives des pratiques agricoles vertueuses, qu’il s’agisse de la qualité de l’eau, du stockage de carbone, de la préservation de la biodiversité ou de la réduction de l’érosion des sols, sans être partie prenante de la chaîne alimentaire.
En 2025, les coopératives réunies sous cette bannière revendiquaient 197 agriculteurs engagés et 13.192 hectares accompagnés dans la transition, pour 20 millions de litres de lait, 1,2 million d’œufs, 330.000 poulets, 6.400 tonnes de grandes cultures, 2.800 tonnes de légumes et de pommes de terre et 250 tonnes de fruits. Rapportés à l’objectif de 1,65 million de tonnes, ces volumes donnent la mesure du chemin restant.
Une vitrine au modèle discuté
Ces initiatives s’inscrivent dans un événement qui pèse lourd. Le champ de foire couvre environ 300.000 m2, dont plus de 80.000 m2 d’exposition, et la fréquentation tourne autour de 195.000 visiteurs sur quatre jours, avec un record à 219.328 en 2012. Plus de 720 exposants avaient confirmé leur présence avant l’ouverture, pour un taux d’occupation de 98 %, selon la directrice générale adjointe Caroline Willems. Les stands se négocient entre 17 et 72 euros le mètre carré hors aménagements.
Le modèle économique reste partiellement public. Les subsides représentent environ 14 % du chiffre d’affaires de la structure selon Natacha Perat, ancienne administratrice déléguée, pour un soutien annuel de fonctionnement d’environ 900.000 euros, dont 852.800 euros du gouvernement wallon. La Sogepa a par ailleurs investi 10,5 millions d’euros dans le bâtiment Libramont Exhibition & Congress, soit dix fois le montant initialement prévu, après un litige de huit ans avec le constructeur.
Cette dépendance nourrit un débat politique récurrent. Le PS et Écolo ont réclamé une évaluation indépendante de l’intérêt public de la structure, sans l’obtenir face au MR, et plusieurs observateurs pointent une gouvernance historiquement marquée par des administrateurs étiquetés « orange-bleu ».
Sur le fond, des détracteurs décrivent une vitrine dominée par l’agriculture conventionnelle et productiviste. La direction oppose ses lignes rouges : refus d’un élevage de visons, absence de stand pour Monsanto et Bayer, fin du statut de sponsor accordé à Total sur l’allée centrale, refus d’un sponsoring de Coca-Cola. Le lobby des pesticides Phytofar reste en revanche accueilli, au nom de son inclusion dans les discussions.
Benoît Coppée, président de la Foire de 2004 à 2017, résumait la position en évoquant une tension possible entre les impératifs commerciaux de l’événement et son message politique, tension qu’il jugeait riche.
Cent ans, et après ?
L’édition anniversaire marque aussi un changement de gouvernance, avec la passation annoncée entre le président et la direction générale. Elle sert par ailleurs de tremplin à des chantiers plus longs : une consultation nationale des agriculteurs belges lancée à la mi-mai 2026, inspirée d’une initiative française menée auprès de près de 8.000 exploitants, avec l’ambition de porter leurs attentes au niveau européen dans le cadre de la future Politique agricole commune.
L’année 2026 ayant été décrétée année internationale des agricultrices, le concours de l’agricultrice de l’année a également été relancé.
En toile de fond, le budget de la PAC 2028-2034 continue d’inquiéter le secteur, qui redoute une perte de revenus après 2027 et une possible renationalisation de la politique agricole. Après la clôture de lundi, deux journées de démonstrations forestières sont programmées les 28 et 29 juillet à Bertrix.
