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Le mois des galeries de Forbes

Des paradoxes de la connaissance aux rêveries enchantées, les galeries bruxelloises déploient en septembre trois univers singuliers. Chez Meessen, Nicolás Lamas traque le chaos tapi sous nos certitudes ; à La Verrière, le duo Île/Mer/Froid ancre un archipel de matières terrestres au cœur d’un dialogue collectif ; tandis que chez Lodovico Corsini, Daisy Sheff fait jaillir un théâtre intime où sirènes, clowns et nouveau-nés cohabitent dans une exubérance digne d’Ensor. Trois expositions, trois manières de mesurer notre place dans un monde qui nous échappe.

Nicolás Lamas : 6e expo chez Meessen

The Failure of Order (ou l’échec de l’ordre), sixième exposition personnelle du Péruvien Nicolás Lamas chez Olivier Meessen, aborde trois territoires (le ciel, l’esprit et la caverne), où l’humanité a tenté de mesurer sa place dans le monde. Ses œuvres (sculptures, photographies, assemblages et installations) parlent à mi-voix et avec une ironie borgésienne d’infiniment grand, de mythes et d’obscurité, en explorant les thèmes de l’entropie, de la cognition, de la transformation matérielle et de l’instabilité du sens. L’exposition invoque ainsi un « principe d’incertitude » : non pas comme un défaut, mais comme une condition intrinsèque de notre monde, une dimension cachée au sein de chaque structure que nous créons.

Meessen, Nicolás Lamas, « Posthuman portrait (Golden silicon wafer) » © DR

Les dispositifs de Nicolás Lamas observent ce phénomène avec intérêt, en exploitant ses anomalies et ses paradoxes. Pour Olivier Meessen, « on pourrait dire qu’il est à l’écoute d’une certaine forme de “bruit” : celui du chaos que l’humanité génère ». Certaines œuvres, provocantes ou sombres, évoquent l’avidité extractiviste de l’humanité (Scar, Hubris, Les restes épars de nos certitudes), d’autres tempèrent le fantasme de l’éternité avec des pièces comme Mondes parallèles et Excès de lumière.

Lamas crée des attelages iconoclastes : une plaquette de silicium (celle des puces électroniques) et un empereur romain, des insectes et des artefacts technologiques. Jamais littéral, il parle d’un monde de plus en plus difficile à appréhender et nous rappelle les risques auxquels seuls répondent l’interaction collective et intelligente entre individus, organismes et environnement.

www.meessen.be

L’Archipel d’Île/Mer/Froid à La Verrière

Aux dispositifs paradoxaux de Lamas, la Fondation d’entreprise Hermès fait écho à La Verrière avec la première exposition personnelle en Belgique du duo français Île/Mer/Froid, invités par Joël Riff, le commissaire des lieux. Ce corps commun est celui de deux amis, Hugo Lemaire et Boris Geoffroy, qui créent ensemble depuis plus d’une décennie les sculptures, céramiques, bois et textiles qui investissent La Verrière avec une cinquantaine d’œuvres autour d’une installation centrale, toutes de matières très terrestres.

« Île/Mer/Froid » © DR

Leurs créations dialoguent avec les objets du potier Richard Dewar, les sculptures de Daniel Dewar & Grégory Gicquel, les photographies de Marianne Marić et les toiles du peintre Julien Meert. Joël Riff a également confié au potier et auteur Philippe Godderidge l’écriture d’un texte original.

www.fondationdentreprisehermes.org

Daisy Sheff chez Lodovico Corsini

Daisy Scheff chez Lodovico Corsini. « Pink Stream with Titania Sleeping » © DR

Dans sa nouvelle galerie ouverte en mai, Lodovico Corsini présente sa deuxième exposition personnelle de la jeune Américaine Daisy Sheff (30 ans). All This Splish and Splash n’est pas dans la physique ironique de Lamas ou dans les matières ancrées d’Île/Mer/Froid, mais dans une geste intérieure mêlant réalité et conte de fées, éveil et rêverie, et qui n’est pas sans rappeler James Ensor. Parmi ses motifs et ses personnages, des sirènes et leurs queues, des laitières et leurs seaux, des jeunes filles en jupons sur scène, des danseurs bondissants, tout un aréopage : chien, renard, clown, vache, table, théière, nouveau-nés et nids d’oisillons qui piaillent. Sur un substrat de références à la littérature, aux mythes, aux contes de fées et au quotidien, elle construit des compositions saturées, aux couches denses où personnages, animaux et éléments abstraits coexistent dans l’exubérance. Personnage allongé, main suspendue au-dessus d’une lettre, assiette de nourriture, bouquet, chien ou multitude de visages, l’Américaine saisit des scènes de convalescence, des rituels domestiques ou des songeries pastorales, sur des toiles de fond aux couleurs tourbillonnantes, parsemées de perles, de paillettes et de collages.

www.lodovicocorsini.com

Johan-Frédérik Hel Guedj
Johan-Frédérik Hel Guedj
Johan-Frederik Hel Guedj est journaliste et auteur français. Rédacteur en chef pendant 7 ans de la revue Pouvoirs Locaux, consacrée aux politiques culturelles, il a publié huit ouvrages chez des éditeurs français et belges, dont deux romans, un essai consacré à Orson Welles, et quatre livres d’art. En plus de Forbes, il collabore à L’Echo et au Quotidien de l’Art (Paris).

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